Hors-normes

Quand une chaîne américaine commerciale ou à péage décide de jouer gros pour le divertissement, notamment avec une série de prestige, elle y met les moyens. Cent millions de dollars furent engagés par HBO et la BBC, pour réaliser une vingtaine d’épisodes de cinquante-deux minutes de «Rome». Cela fait cinq millions par épisode, mais une partie des investissements sert pour toute la série : costumes, décors, accessoires, etc. Avec ces cent millions, on pourrait faire quinze «blockbuster», cinéma suisse selon Bideau et en tous cas dix fois «Heidi» de vingt-six numéros.

Quand des Américains s’engagent (s’engageaient?) avec leur force financière, ils osent faire grand, intelligent, historiquement juste, sans nécessairement suivre le cinéma de divertissement. De genres auxquels ils se rattachent, ils prennent parfois tranquillement le contre-pied, non pour s’opposer, mais pour innover. Le «hors-normes» règne! Le scénariste et son groupe sont les vrais auteurs, plutôt que les réalisateurs interchangeables

«Rome», l’anti-péplum

“Finesse dans les costumes, précision dans le décor: un aspect de la réussite de “Rome”

Le péplum traditionnel est fait de combats en arènes ou entre légions ennemies. Les femmes dansent et séduisent les hommes pour lesquels elles ne sont que des objets. Les esclaves sont maltraités, la réalité historique souvent mal prise en compte. Dans «Rome», pas de grands combats, ni de combattants par milliers. Des femmes osent s’affirmer et partager le plaisir avec les hommes. On découvre les personnages dans leur vie quotidienne. Un décor, un costume, un geste sont aussi importants sinon plus qu’une action, un silence ou un regard qu’une diatribe.

«Deadwood», l’anti-western

Le shériff “protecteur” traverse la rue animée de “Deadwood”

Le western traditionnel se déroule dans de grands espaces. Les éleveurs installent leur bétail surveillé par des gardiens à cheval. Les chevauchées se succèdent les unes aux autres. Les Indiens, sauvages coupeurs de têtes, s’opposent aux pionniers en train de créer l’Amérique des richesses futures. Dans « Deadwood », l’arme, le couteau ou le poing servent de loi. L’action reste cantonnée dans la rue d’un village qui grandit, à l’intérieur d’un saloon, d’un hôtel, d’un bordel. Des femmes osent affronter les hommes. Pas d’indiens, mais des Chinois. Un langage à la verdeur répétitive reflète les mœurs brutales. L’affrontement éclate dans des groupes restreints. La violence du mépris surgit dans l’intimité.

«24 heures chrono»: sans équivalent au cinéma

Bauer en mauvaise posture? Mais trois minutes plus tard, il aura repris le dessus sur son invisible adversaire!

Une série peut-elle avoir contribué, même indirectement, dans une minime mesure, à l’élection de Barak Hussein Obama, à la présidence des USA? Personnages de fiction, les deux frères Palmer, David et Wayne appuyés par Sandra sont de bons présidents.

La fin de la sixième saison de «24 heures chrono» est arrivée. Les surprises concoctées par les scénaristes continuent de surprendre assez souvent : que ceux qui ne sont plus jamais surpris fassent leurs offres de service à la TSR! Cette 6e aura aussi joué du grand spectacle tirs, incendies, poursuites, explosions comme n’importe quel «blockbuster» hollywoodien. Un peu de lassitude devant ces exploits répétés!

La torture est pratiquée à l’intérieur de la cellule ou par Jack Bauer, même sur son frère. Il faut faire parler à tout prix un coupable avant qu’il ne soit trop tard : un engin nucléaire risque d’exploser sur une ville américaine. Evidemment, quand on présente une fiction censée de dérouler en vingt-quatre heures alors qu’un récit semblable s’étendrait sur plusieurs mois, on finit par utiliser la torture car le temps presse. Cela ne pose aucun problème moral au héros désabusé qu’est le co-producteur et efficace acteur Kiefer Sutherland, ni aux scénaristes, ni au diffuseur: la fin justifie les moyens.

La partie la plus intéressante de cette 6e? La politique au sommet de l’Etat. Qui donc va disposer du détonateur, un traître américain, le papa de Bauer après son frère, le gouvernement russe, de généraux dissidents, des arabes alcaïdesques ou des chinois? Le vice-président blanc s’en va joyeusement vers une guerre nucléaire contre un pays arabe. Autour de lui, les intrigues se multiplient, comme les coups tordus. ? Ce vice-président fait penser à l’ex-président qui vient de s’envoler vers son Texas et dont le seul mérite aura été d’empêcher tout attentat sur le territoire des USA après septembre 2001. La fiction et la réalité se confondent; un peu!

«Weeds», la fumette généralisée

“Six savoureux complices autour d’attirantes patisseries… dans “Weeds”.

La télévision rassure quand une émission bien au chaud dans sa case ressemble aux autres du même lit. C’est lassant, souvent sans surprise. Quelques émissions osent parfois le « hors normes » de forme ou de propos. Elles méritent d’être mises en valeur. Ce fut chose faite récemment avec la scène d’un théâtre quittée pour une « Traviata » en gare de Zürich et des « Caprices de Marianne » dans les rues de Carouge.

Une partie de l'affiche de "L'Apocalypse" : mais a-t-on vu cette image dans la série ?

Pour aujourd’hui, un autre duo, « L’Apocalypse » de Mordillat et Prieur qui vient d’occuper six soirées en décembre sur ARTE et « La vie moderne » de Raymond Depardon, un film dont la sortie est proche sur des grands écrans de Suisse romande. Points communs ? Formellement, la rigueur des plans s’impose dans le cadre sans craindre la durée, à l’opposé de la télévision d’esprit « clip », en évitant la noyade dans une musique de distraction ( quelques sublimes moments empruntés à Fauré chez Depardon ). Porté par des visages d’intellectuels qui s’expriment dans une langue parfaite (Mordillat et Prieur) ou par les amis paysans de Depardon souvent aussi expressifs par leurs silences, le Verbe trouve une puissance de conviction ou d’émotion trop souvent oubliées.

"La vie moderne", dans sa rigueur, adopte le format large d'un très beau cinémascope, qui convient même à la présentation d'une famille".

De longs mouvements chez Depardon dans des paysages des Cévennes rudes et beaux en toute saison, sur d’étroites routes aboutissent à une ferme isolée : le contemplatif retrouve sa grandeur. De rares images de pièces de monnaie et de pages de manuscrits anciens parfois illustrés (et datés) rappellent aussi que les informations sur les premiers siècles du christianisme ne reposent pas sur l’iconographie, mais bien sur des textes.

Ainsi, la rigueur des plans, leur rareté, les bruits sans sauce musicale, la force rendue au Verbe permettent de questionner, d’apporter des réponses, de renforcer des doutes, de comprendre les élans de la vie ou le mouvement de l’histoire, de voyager dans le passé ou d’observer le présent rude sans nostalgie. Ici, une forme de télévision et le regard d’un cinéaste, si proches, sont assurément hors-normes.

"ROME" : la minutie de la reconstitution d'une rue

Un troisième exemple sera prochainement abordé, qui mettra en évidence deux séries américaines splendides, « Rome » et « Deadwood », qui prennent le contre-pied du « péplum » bagarreur et coquin ou du « western » conquérant sur le dos des indiens par une reconstitution plausible de passé.

"DEADWOOD" (1) : la foule à l'arrivée du futur shérif qui va s'installer comme quincaillier d'abord

Cette chronique a déjà tenu un an! Alors, un bilan? Non! Une autre envie: sur le petit écran, presque partout, s’est installée la rigueur d’une grille par les durées de diffusion imposées, sauf exceptionnellement en direct ou faux direct. Peu de place pour la souplesse, sauf en sports ou lors d’événements importants! Et puis, il y a le formatage de nombreuses émissions, y compris les plus insolentes séries, le même schéma, semaine après semaine, jour après jour. Heureusement, on peut briser ces carcans en virant sur internet. Mais pour le moment, on y passe plus de temps que pour suivre la même émission lors de sa diffusion à l’antenne!

Alors, hors-normes, pourquoi? A l’intérieur de ces carcans, le plus rigide étant la grille elle-même, il reste une place, étroite, pour les briser, parfois par la forme, en d’autres occasions par le contenu; ou les deux, bien entendu! Un exemple pour aujourd’hui.

Au théâtre ou à l’opéra, le soir

Il est heureusement possible de faire autrement que de planter caméras et micros face à l’espace rigide de la scène. On peut briser la contrainte en quittant les murs du théâtre. «La traviata» dans la gare de Zürich, réunissant les efforts de la SF DRS et d’Arte ( cf archives du 02.10.08). Dans une belle mise en scène somptueuse, l’opéra s’en allait à la rencontre du public et non le contraire.

A son tour le TSR vient de se lancer dans une expérience prometteuse, en partant d’un texte connu, d’une mise en scène en cours d’élaboration et s’en aller jouer le tout dans les rues de Carouge courant novembre 2008. A voir «Les caprices de Marianne» préparés par Jean Liermier, filmés par la réalisatrice Elena Hazanov, inspirée par une expérience polonaise ( TSR1 – Mardi 30 décembre 2008 à 21h55, 70 minutes suivies d’un «Making» of d’un quart d’heure). Sans avoir vu le résultat, je prends le risque de saluer d’emblée le culot d’une expérience proposée à la TSR qui a eu le mérite de l’accepter.

LES CAPRICES DE MARIANNE d’Alfred de Musset

Un film théâtral d’Elena Hazanov sur une mise en scène de Jean Liermier

Anna Elise PIERI ET Bastian SEMENZATO.

 Suite il y aura la semaine prochaine avec deux autres exemples, «L’Apocalypse» de Mordillat et Prieur comparé au film «La vie moderne» de Raymond Depardon d’une part, les séries de grande ampleur qui font concurrence au cinéma, «Rome» et «Deadwood» de l’autre.

 

Les commentaires sont fermés.

Avertissement

Ce blog propose des regards subjectifs émanant de contributeurs membres d'une SRT. C’est un espace de liberté de ton qui ne représente pas le point de vue de la RTSR mais bien celui de son auteur.

Derniers commentaires
Catégories
Archives