D’un bon usage des « sondages »

Il y a quelques mois déjà, le brexit provoque la surprise. Il y a deux semaines, l’élection de Trump provoque la surprise. Il y a une semaine, Fillon en tête de la primaire de la droite en France et l’élimination de Sarkozy provoquent la surprise. Chaque fois ou presque, des considérations sentencieuses sur le pelé, le galeux de la fable, celui d’où vient tout le mal: le dénommé «sondage» qui-n’a-rien-vu-venir! Mais que feraient les médias, de nos jours, si les sondages n’existaient pas?

Avant le brexit, les sondages donnaient un résultat assez serré. Avant la présidentielle américaine, les sondages donnaient un résultat assez serré, plutôt en faveur de Clinton. Avant la primaire de la droite, on attendait Juppé en tête. Après? Les «sondages» sont coupables de nous avoir trompés! Mais on emploie parfois le mot sondage dès que dix personnes donnent leur avis sur n’importe quoi!

Mieux vaudrait s’arrêter à la notion de «sondage d’opinion», effectué sur un sous-ensemble (un échantillon ) qui représente le mieux possible l’ensemble (la population) auquel on pose des questions auxquelles il doit être possible de répondre de manière assez simple, voire d’un binaire OUI ou NON. Ce «sondage d’opinion» obéit à quelques formules statistiques mathématiques. Il donne, à un moment précis, une photographie d’un sous-groupe qui reflète le mieux possible l’ensemble. A cette mesure est associée une marge d’erreur, qui crée un intervalle dans lequel le résultat final a de bonnes chances de se trouver.

La présidentielle américaine

 Dans la dernière ligne droite, on a parfois donné Clinton/Trump à 51/49%. Pas une seule fois, je n’ai entendu (à la télévision) ou lu (dans la presse) la marge d’erreur. Supposons que celle-ci soit de «plus ou moins deux pourcent» (hypothése plausible). Très sommairement, cela peut signifier, arrondis à l’unité, 53 à 47, 52 à 48, 51 à 49 ou 50 à 50 et même 49 à 51. Autrement dit trois fois la victoire du premier, une fois le match nul et une défaite. Si on prend l’image du pari sportif, ce seront trois «1» pour une fois «x» ou une fois «2». A 51 contre 49, Trump avait une chance de gagner: ce n’est de loin pas négligeable!

Si l’élection américaine avait pour base légale le nombre de voix obtenues dans l’ensemble des Etats-Unis, Clinton a obtenu, aux dernières nouvelles deux millions de voix de plus que Trumb, quelque chose comme soixante millions contre cinquante-huit, presque du 51/49!

Mais la manière dont des médias se sont servies de ces sondages a fini par escamoter une information essentielle: le principe du vote à deux étapes, la première désignant dans chaque état des «grands-lecteurs» qui formeront ensuite le décisif collège électoral. Or un «grand électeur» représente aux USA beaucoup moins d’habitants d’un état à forte population qu’un autre à la plus petite. Sans marge d’erreur, sans information sur l’échantillon, un sondage perd qui porte sur les voix seulement n’a qu’une valeur toute relative.

La primaire de la droite en France

 Intéressante page du «Monde», dans son édition du 18 novembre 2016, tout de même clairvoyante. Déjà son titre annonçait une «finale» à trois, Juppé/Sarkozy/Fillon, alors qu’on en était partout à attendre Juppé en tête devant Sarkozy». Une enquête électorale, menée par un centre de recherches politiques de Science Po en collaboration avec «Le Monde», a pris en compte vingt mille personnes durant presque toute l’année 2016. La dernière enquête, réalisée entre le 8 et le 13 novembre auprès de 18200 personnes en aura retenu 1337 qui se déclaraient certaines d’aller voter à la primaire. On a ainsi suffisamment d’informations sur la composition de l’échantillon pour fixer le pourcentage entier de chaque candidat. Pour les trois principaux est donnée une indication sur les «indécisions du vote». Par exemple, pour Alain Jupé, crédité de 36 pourcent, le score du potentiel bas au potentiel haut allait de 29 à 43 pourcent. Cet intervalle joue ainsi le rôle d’une sorte de marge d’erreur plausible. Le potentiel haut de Fillon – 28 – était équivalent au bas de Juppé (29) et dépassait celui de Sarkozy (25). C’était là une indication de «surprise» possible.

Un sondage, à un jour fixe, l’échantillon décrit, la question connue ne donne donc qu’une photographie instantanée. Il ne permet pas de prédire l’avenir. Mais la même enquête, faite en janvier, mars, mai, juin, septembre, octobre et novembre (première quinzaine) permettait de suivre l’évolution, non seulement du trio final, mais d’un quatuor, Bruno Le Maire dépassant en début d’année François Fillon. La ligne de Juppé descend lentement d’une enquête à l’autre, celle de Sarkozy d’abord légèrement montante, s’incline dès septembre vers le bas. Le Maire quitte lentement son 17 pourcent de mars pour s’arrêter un 7 pourcent en novembre, Fillon stagne jusqu’en août autour de dix pour prendre un élan à forte pente positive. On en est, début novembre à Juppé 36, Sarkozy 29, Fillon 22, le Maire 7.

En formulant l’hypothèse que les variations récentes se poursuivent dans le même sens, Fillon dépasse clairement Juppé qui dépasse Sarkozy, Le Maire aboutissant dans le groupe de petits scores, finalement même de peu dépassé par Nathalie Kosciusko-Morizet.

Surprise? Pas pour qui avait passé une bonne vingtaine de minutes sur l’information contenue dans cette page du «Monde». Mais nous vivons le temps de l’information en cent quarante signes – deux lignes dans une page de journal!!!

Autres ilots de résistance prudente

 Dans « C…dans l’air » (France 5 – chaque jour vers 17h45 avec reprise aux environs de 22h30), on cite, bien sûr, bon nombre de sondages. Mais dans le quatuor qui entoure les animateurs (Caroline Roux ayant succédé à Yves Calvi avec une force tranquille), on note souvent la présence d’un «sondeur» qui sait dire pourquoi il faut interpréter avec prudence tout «sondage», le sien y compris.

Il faut enfin rappeler une règle mise en place par la SSR-SRG ( ou la seule RTS, je ne sais plus): dans un Téléjournal, toute allusion à un «sondage d’opinon» doit donner la taille de l’échantillon, la date de l’enquête et la marge d’erreur. Cette règle est bien respectée. Elle est importante.

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