Cinéma « suisse »

Esen Isik, née en 1969, est double nationale turque et suisse. Elle vient de tourner «Köpek» uniquement à Istanbul un film qui couronné du quartz meilleur film «suisse» de l’année.

Mano Khalil, né au kurdistan syrien, vit en suisse et vient de tourner dans le kurdistan irakien «L’Hirondelle», un excellent film «suisse».

Bon, alors, c’est quoi un film «suisse»? La nationalité est en général associée à la nature de sa construction financière. L’argent venu majoritairement du marché suisse, le film est considéré comme suisse en premier!

 

"Köpek" d'Esen Isik, "quartz" du meilleur film suisse 2016

« Köpek » d’Esen Isik, « quartz » du meilleur film suisse 2016, sur les écrans en juin 2016 (Photo Cineworx)

L’argent? C’est sous sa suprématie que «Frame magazine», publication associée au Festival du Film de Zürich et à la très sérieuse NZZ publie une long texte traduit par «L’Hebdo» dans son édition du 17 mars 2016, probablement pour être en concordance avec la récente remise des quartz du cinéma suisse le 18 mars 2016.

Subvention et investissement

Première page de la traduction: «Les films les plus subventionnés sont alémaniques». Enquête. La Confédération, la SSR et la Fondation zurichoise soutiennent aujourd’hui les productions suisses à hauteur de 60 millions de francs par an. Voici les réalisateurs qui touchent le plus. Au-dessus, une image du téléfilm «financé à hauteur de 5,73 millions par la SSR: Gothard».

 Une page plus loin: trois visages de Sabine Boss, Tobias Ineichen et Markus Imboden avec des millions «glanés» : 15,34 puis 10,81 et enfin 7.09 pour le «Top 3 des réalisateurs suisses qui ont le plus reçu». Quatre réalisateurs romands sont loin derrière, Ursula Meier la meilleure avec 3,69 millions.

Isabelle Huppert dans Home

Isabelle Huppert dans Home d’Ursula Meier

Certes, la Confédération par son Office fédéral de la culture subventionne le cinéma, tout comme la Fondation zurichoise. Mais les participations de la SSR-SRG sont d’une autre nature: ce sont des investissements, qui reviennent à effectuer l’achat d’un droit de diffusion. Pour le producteur, car c’est lui qui est responsable de la gestion financière d’un produit audiovisuel, l’argent de la SSR-SRG est «commercial».

La SSR-SRG et ses entreprises se sont engagées, le 8 mars 2016, à investir annuellement ces prochaines années un peu moins de trente millions dans l’audiovisuel suisse de création, un apport important en cofinancement commercial mais qui, notons-le en passant, représente le 2 % du budget global de la radio et télévision de service public.Donc mieux vaudrait ne pas confondre subvention qui vient de la Confédération et du Fonds zurichois et investissement issu de la SSR-SRG

Plus de deux milions investis par la télévision dans un film qui sera va en Chine, mais pas dans les salles suisses ! Isabelle CAILLAT - Elisabeth Grimm

Plus de deux millions investis par la télévision dans un film qui sera vu en Chine, mais pas dans les salles suisses ! Tout de même un peu étrange ! Isabelle CAILLAT – Elisabeth Grimm

Comparaisons régionales

 Entre 2006 et 2015, l’étude reprise par l’Hebdo publie un tableau pour la répartition des subventions par régions linguistiques de 351 millions donnant  à la Suisse alémanique 65%, à la Suisse romande 25.9% à la suisse italienne 8,5 et 0,6 à la Suisse romanche.? C’est le résultat d’observations pendant dix ans portant sur 3835 paiements! Un très grand travail.

La comparaison est faite avec les pourcentages de population: 65,6 + 22.8 + 8.4 ce qui donne 96,8. Il y aurait donc 3,2 romanches! Bizarre. On peut d’ailleurs s’interroger sur ces pourcentages, comme si les frontières entre régions linguistiques étaient rigides.

Mais il y a plus grave. Le cinéforum romand, qui distribue actuellement environ dix millions de subventions annuelles, existe depuis mai 2011 seulement. Certes, on trouve bien une allusion à son existence: pour dresser un bilan complet, il aurait fallu intégrer Cinéforum. Les enquêteurs de Frame expliquent la raison de leur abstention: nous voulions que nos observations portent sur une période de dix ans, afin qu’elle soient pertinentes.

 Ne pas tenir compte de 30 à 40 millions de subventions du Cinéforum, de 2011 à 2015, rend l’enquête beaucoup moins «pertinente». Il est fort probable que les interventions du Cinéforum ont joué en faveur de producteurs et de réalisateurs romands. Manque de sérieux ou reflet d’une sorte d’ «orgueil» zurichois traduit par «L’hebdo» sans le moindre sens critique?

Films et téléfilms

 Au niveau de la démarche créatrice, il n’y a plus guère de raison de distinguer le film qui serait d’abord vu sur grand écran dans une salle avant de passer sur le petit de celui passerait uniquement sur le petit écran de la télévision et ses désormais multiples diffusions annexes (internet, réseaux sociaux).

Mais économiquement, la diffusion mérite d’être prise en compte. Là encore, le texte paru dans «L’Hebdo» provoque une nouvelle surprise. Un tableau donne le «top 10» des films les plus subventionnés: en tête un inédit, «Gothard», une production qui ne sera présentée qu’en décembre 2016 sur les petits écrans suisses. Seront-ce nonante minutes subdivisées en deux parties ou fois nonante minutes ?

Parmi les dix films cités, il n’y a qu’un romand: «Le temps d’Anna» et ses 2,37 millions qui ne sera pas montré sur grand écran. Et on y trouve six fois «Tatort», une série policière germanophone, Allemagne et Autriche associées, ayant renforcé leur collaboration avec la Suisse à travers la DRS depuis 2011.

TATORT aujourd'hui en Suisse. Une jeune fille est mort. Les enquêteurs font leur travail. Foto: ARD Degeto/SRF/Daniel Winkler

TATORT aujourd’hui en Suisse. Une jeune fille est morte. Les enquêteurs font leur travail.
Foto: ARD Degeto/SRF/Daniel Winkler

Et c’est ainsi que neuf des dix productions audiovisuelles suisses, la plus ancienne datant de 2011, les plus coûteuses sont suisses alémaniques. Et seules deux ont passé sur un grand écran (Schellen-Ursli en 2015 et Stärke en 2012).

Les séries romandes «oubliées»

Or, ces dernières années, la RTS a apporté au moins le 75 % du financement d’opérations audiovisuelles de grande envergure, des séries comme «Station horizon», «Port d’attache», «A livre ouvert» ou encore «L’heure du secret» I et 2, chaque fois avec des budgets aux alentours de quatre millions, destinées pour le moment au seul petit écran romand. Ces séries romandes ont-elles été reprises à Zürich et au Tessin? Ou vont-elles l’être? Un marché international est-il en train de s’ouvrir pour elles? Pour l’industrie audiovisuelle et par la qualité de leur réalisation, ces séries n’existent pas dans l’étude faite à Zürich et reprise aveuglément par un grand hebdomadaire romand. Dommage!

photo de famille des personnages de STATION Horizon ( RTS)

Photo de famille des personnages de STATION Horizon ( RTS). La série romande n’existe pas dans l’enquête de Frame!

Pourquoi «Le croque-mort», série suisse alémanique reprise par la RTS, c’est-à-dire ayant franchi la fameuse barrière de «roesti» qui semble bien existante dans le domaine audiovisuel vu de Zürich, n’apparaît-il pas dans les dix «films» les plus subventionnés ?

Avec la confusion entre subvention et investissement, sans s’intéresser à la nature de la diffusion, en omettant l’importance du Cinéforum romand, l’enquête de Frame traduite pour L’Hebdo donne une image fortement déformée de la réalité du monde audiovisuel suisse, avec oubli presque total du Tessin, souligne l’existence de grandes différences entre régions linguistiques, le fossé hélas bien réel entre Suisse alémanique et Suisse romande.

 

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