« Les Suisses » à mi-chemin

Pendant des années, sous l’ère Walpen, la « SSR-SRG » ajoutait à ces six lettres une « idée suisse » qui fut plus slogan largement répandu que réalisations nombreuses. Pour une véritable concrétisation de cette intention, il aura fallu attendre l’ère de Weck, inspirée d’une expérience allemande, qui aura été mentionnée clairement.

Petit malaise quand réapparaissent fréquemment un grand vendeur d’automobiles et une société d’assurance comme principaux sponsors de la mini-série de quatre épisodes, « Les Suisses », comme si une importante contribution à une meilleure connaissance des uns par les autres devait aussi être source de revenus commerciaux supplémentaires même modestes !

Une offre abondante

Un dossier de presse de trente-six pages aura précédé ce mois suisse de novembre 2013, avec six pages de généralités, dix  pour la minisérie,  chaque fois deux pour « Helvéticus »,  « 2 familles 1 suisse »,  « Je clique donc je suisse » et  le « multimédia » et douze pour mentionner dix-huit rendez-vous RTS. Abondante offre : il aurait fallu s’y mettre à deux au moins à plein temps pour tout suivre… et encore !

Les remarques ne portent ensuite que sur la seule télévision. Là, dès le début de ce mois suisse, une machine à écraser les autres s’est tout naturellement mise à fonctionner, la mini-série, bien sûr, qui a demandé un gros effort financier, autour de cinq millions de francs pour un peu plus de deux cents minutes. Petit signe, même sans avoir vu sur le téléviseur toutes les bandes de lancement consacrées à l’ensemble de l’opération : la minisérie aura accaparé l’auto-promotion. L’image ci-dessous est une compensation !

il fallait bien construire des ponts pour que les marchandises puissent circuler entre les cantons qu'on appelle primitifs et le pays devenu l'Italie - Helvéticus / La traversée du Gothard

Il fallait bien construire des ponts pour que les marchandises puissent circuler entre les cantons qu’on appelle primitifs et le pays devenu l’Italie – Helvéticus / La traversée du Gothard

On peut le regretter pour « Helvéticus », délicieuse série dessinée et animée de l’Histoire qui ne s’est peut-être pas déroulée exactement comme on la raconte, cachée dans une super-mini niche matinale probablement sans attirer la grande foule. Il faut se souvenir que la SSR-SRG, télévision généraliste de service public, se donne pour mission principale d’être au service du grand public, lequel se définit essentiellement par la plus grande quantité possible, lisible à travers les différentes mesures audimatiques, sans se poser le problème de la qualité! « Helvéticus » par exemple aurait mérité une meilleure exposition tout comme l’ancien regard porté sur «  26 fois la Suisse » dans les années septante qui aurait pu conduire à l’observation de certains changements intervenus en quarante ans.

« La mini-série »

Sa seule existence est donc déjà une réussite, la télévision rarement effectivement suisse recouvrant trois des cinq  langues nationales, le romanche peu pratiqué et l’anglais parfois scolairement introduit dans certains cantons de l’Est du pays. Il y aura donc eu trois versions du même montage, en italien, en allemand et en français. Et c’est ainsi que Werner Stauffacher ou Nicolas de Flue qui laissa sa femme s’occuper de leurs dix enfants s’expriment dans un impeccable français. Evidemment, c’est ne pas comprendre la notion de « grand public » que d’oser regretter la langue d’origine de chacun appuyée par des sous-titres. Le grand public n’apprécie pas la lecture – du moins en décide-t-on ainsi !

Helena Dachler et Samuel Weiss - fille et père Escher dans LES SUISSES (4)

Alfred Escher et sa fille  (Samuel Weiss et Helena Dachler)  dans LES SUISSES (4) Photo SSR-SRG

La mini-série aura proposé six portraits d’hommes associés à deux périodes de notre Histoire, les origines de la Confédération ( 13e et 14e  siècles )  et l’émergence de la Suisse contemporaine au 19e. Où sont les femmes ? Bonne question : où sont-elles parmi les guerriers et les grands industriels ? Elles ne sont pas dans les titres des épisodes, assurément. Mais dans les récits, elles prennent parfois une certaine importance, certes comme accompagnatrices des « héros ». Au point d’ailleurs d’y avoir placé quelques scènes de nudités féminines comme dans n’importe quelle produit audiovisuel plus ou moins commercial.

ROBERT TURRI (STEFANO FRANSCINI dans LES SUISSES (4)

Roberto Turri (Stefano  Franscini) dans LES SUISSES (4)

Un personnage central par épisode, c’eut été tout de même un peu court. Avec des astuces de scénario, plus nombreuses pour associer Waldman et Nicolas de Flue qu’Alfred Escher et Stefano Francini, il a été possible de tracer six portraits et d’avoir ainsi un romand et un tessinois aux côtés de quatre alémaniques- enfin, de ce que l’on appelle aujourd’hui romand, tessinois et alémanique.  C’est là équilibre savant !

Réalisation de qualité et populaire ?

Il y a quelques années, le réalisateur de la série, qui aura su naviguer avec des collaborateurs de toutes régions, Dominique Othenin-Girard, avait signé un assez imposant objet audiovisuel consacré à Henry Dunant, « Du Rouge sur la Croix » (2006). Dans « Les suisses », le mélange de la fiction mise en scène avec la documentation recueillie en gravures anciennes, paysages d’aujourd’hui et entretiens avec des historiens fonctionne bien, pour maintenir intérêt et curiosité. Le commentaire, dit par Jean-Luc Bideau dans la version française en amical conteur, laisse parfois par la diction transparaître certaines préférences pour certaines actions sociales ou humanistes plus que militaires ou industrielles. Les interprètes conviennent bien à leurs personnages. Le montage est fluide, la bande sonore rassurante. On se trouve devant une réalisation solide sans élans lyriques, de qualité et populaire comme le voulait Nicolas Bideau pour le cinéma !   Cible atteinte, dans le contexte pourtant pas facile à gérer d’une entreprise qui fait coexister trois cultures. Ce n’est pas le haut de gamme qui provoque plaisir et enthousiasme. On se trouve dans le meilleur du milieu.

docu-fiction2013 - Les Suisses (3) - Le général Dufour (Michel Voïta)

Docu-fiction 2013 – Les Suisses (3) – Le général Dufour (Michel Voïta)

« Les suisses » peuvent s’inscrire dans un groupe qui compte, en Suisse romande, des séries comme « Crom », « L’heure du secret », « En direct de notre passé », « Dix » restant, pour le moment encore, ce qui aura été le meilleur de ces cinq dernières années.

Une cible atteinte ?

Il y a tout lieu de penser que le résultat est conforme aux attentes des plus hauts responsables de la SSR-SRG, donc  le mandat confié à l’équipe de  fabrication de la série est rempli.

On ne sait pas pour le moment si le grand public attendu aura été au rendez-vous du mercredi. D’ailleurs, dans l’effervescence du lancement de ce mois « suisse », rien n’a filtré à propos des cibles attendues. Quand le groupe Swatch espère pour 2014 une croissance à deux chiffres, même si le premier doit être celui de la première dizaine, le risque est pris de fixer publiquement un objectif. La SSR-SRG et ses sociétés régionales n’ont peut-être pas voulu prendre  le risque de faire connaître l’objectif fixé. Cette prudence permet ensuite de commenter librement les résultats obtenus pour autant qu’ils soient rendus publics. Tout de même étrange ce silence sur la cible fixée !

Mais ce travail entre les trois principales entreprises régionales de la SSR-SRG aura déjà été une preuve d’audace dans un contexte où il y a place pour de plus fréquentes collaborations. Reste que l’audace formelle n’aura pas été à un rendez-vous qui ne doit  du reste pas lui avoir été proposé.

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PS :Un exemple d’audace

L'expérience blocher - js born - bande à part - la leçon de français de madame à monsieur, dans sa voiture-prison

L’expérience blocher – J.S.Bron – Photo  Bande à part :
la leçon de français que madame donne à monsieur, dans la voiture-« prison »

« L’expérience Blocher » de J.S.Bron est une véritable expérience de documentation de création brillamment réussie, dans sa mise en scène cherchant à  comprendre qui est Blocher, cet homme riche, puissant, admiré des uns, détesté des autres, ne laissant pas indifférent, saisi dans l’intimité de sa grande solitude.  Au point de rappeler le citoyen Kane d’Orson Welles. Le film ne trouve pas son public pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une réalisation qui ne tient ni de l’hagiographie, ni du pamphlet. Le travail de Bron est un magnifique exemple d’une démarche audacieuse ! Et l’absence du public est un résultat inattendu de l’expérience qui n’a peut-être pas assez revendiqué l’audace formelle de sa réussite cinématographique.

 

3 réponses à to “« Les Suisses » à mi-chemin”

  • quartenoud josette:

    la série « les suisses » est extrêmement bien faite et tout à fait appropriée en ces temps de bouleversement mondial et d’angoisse. Enfin on parle de « notre  » histoire ! C’est un vrai plaisir !

  • Giselle -Pauline Masson:

    Bonjour,
    J’ai pu voir seulement quelques émissions sur « les suisses ».j’ai trouvé ces émissions très intéressantes, et agreables à regarder et écouter. Pour des raisons historiques, et actuelles sur la suisse, ily a tous les cantons de représenter: le tout donne une idée de la Suisse et des Suisses. Pour les suisses d’adoption comme moi c’est en plus instructif.Bravo à la TSR pour cette belle idée et toutes mes félicitations.

  • Commentaire un brin tardif – mais… une agréable visite dans le passé, ce passé pendant lequel ma prof d’histoire était pour moi le meilleur des soporifiques – ça résume « en pas trop de caractères » !! L’acharnement d’Alfred Escher m’a interpellée – sans lui, pas de grand tunnel – pas d’ouverture… et pas de Dolfi en discours à Kanderstegg ! Félicitations à tous ceux et celles qui ont oeuvré, quant à l’absence des femmes, à l’époque, ça n’était pas envisageable qu’elles travaillent, sauf en période de guerre, alors…voilà!

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