Ma nouvelle Héloïse

Excellent tremplin que «Ma nouvelle Héloïse», le film de Francis Reusser, pour un  triple envol:

  1. Une production menée au pas de charge grâce à la RTS sans laquelle le  film n’existerait pas
  2. L’approche de Rousseau par Reusser quand il emploie le «Ma»
  3. Un rappel d’une vive querelle littéraire opposant Rousseau à Voltaire résumée par «La faute à Rousseau»

I/ Une  production menée au pas de charge  

Depuis des mois sinon des années, Reusser travaille sur l’adaptation d’un roman de Jacques Chessex, «La Trinité». Il dispose de bien des atouts: probablement un bon scénario concocté avec Jean-Claude Carrière, qui a écrit des textes splendides pour Bunuel et Forman, une bonne filmographie dont on se demande bien pourquoi elle n’est pas plus riche, l’appui promis de la TSR pour le projet, cent mille francs déjà dépensés pour les préparatifs conduisant au scénario. Oui, mais: refus de Berne, deux fois de suite. Belle colère de Reusser contre les fonctionnaires et experts de la section du cinéma qu’il assimile à des staliniens des années 1950! Passons.

Début 2012: Reusser change d’arme et propose une adaptation très personnelle de «La nouvelle Héloïse», en cette année du 300ème anniversaire de la naissance du «Divin Jean-Jacques». II tape à la porte de la RTS, chez Alberto Chollet, qui dispose de quelque argent qui devait s’en aller sur un projet dont le tournage est retardé. Il arrive à un bon moment!

Et vogue la galère: Chollet dispose d’environ quatre cent mille francs  à mettre sur un téléfilm exceptionnel. Il fonce appuyé par sa hiérarchie. La Fondation Romande applique la nouvelle règle de l’aide automatique en y ajoutant le 70 %. Interviennent d’autres contributions comme celle de la Ville de Genève. La production dispose en quelques semaines d’au moins huit cent mille francs. Cela donne un film à budget encore modeste, dont le coût à la minute s’établit autour des dix mille francs (moins qu’une série comme «L’heure du secret». Une condition pourtant est posée: le film doit être terminé pour être présenté encore en 2012. Ce fut donc le cas le 12 décembre, vers 22h00, sur RTS 2, lors d’une soirée thématique à trois composantes.

Ainsi fut faite la preuve qu’il devient possible de faire naître un film comme «Ma nouvelle Héloïse »  sans l’aide fédérale, dans l’urgence.

En Suisse romande, depuis le début de 2012, trois sources de financement peuvent donc intervenir dans la production d’un film: la Confédération, le Fondation Romande et la Télévision. Il est important que deux sur trois suffisent pour des budgets moyens de l’ordre de grandeur du million de francs.

Les contrats sont signés en avril. Le tournage démarre en mai dans un climat de totale liberté – il est question de cette liberté créatrice dans le film lui-même. Un hôtel en intérieur unique, des extérieurs. Une demi-douzaine de personnages, pas plus, des équipes techniques peu nombreuses: on s’adapte au budget! L’automne est consacré au montage et aux finitions. Sortie rapide dans des salles de Suisse romande pour quelques jours à mi-novembre: le téléfilm est devenu aussi film de cinéma. Il devrait ainsi pouvoir poursuivre sa carrière en manifestations culturelles et en festivals et qui sait, trouver des partenaires dans quelques pays.

Alberto Chollet, responsable de la fiction de création à la RTS, appuyé par Gilles Pache, chef des programmes, a pris le risque de faire exister un film qui n’existerait pas sans eux et c’est très bien ainsi, même si certaines circonstances assez particulières ont permis à la RTS de dire OUI. La diffusion un peu tardive, vers 22h00, et sur le deuxième canal de RTS 2, est un peu trop prudente. Mais c’est hélas le reflet de l’attitude  générale de la RTS à l’égard du cinéma d’auteur. Quand on officie la tête dans le guidon formé de part de marché, on ne prend pas de risque. Dans sa conception de la diffusion, la RTS doit apprendre [ré-apprendre ?) le gout du risque. Au moins de temps en temps.

II/Autour du «Ma »  selon Francis Reusser

Fidèle au roman épistolaire de Rousseau? Et si oui, comment? Infidèle? Le «ma» affirme une liberté d’approche qui fut aussi celle des cinquante créateurs de courts films présentés sous le titre générique de «La faute à Rousseau». [voir ci-dessous)

Pour y répondre, voici quelques lignes d’un fin connaisseur de Rousseau, le professeur Martin Rueff, en guise de quittance ès «fidélité»


Vos mots me touchent comme votre film m’avait touché.
La création, c’est le courage. Le reste relève de ce que Rousseau ne cesse
de dénoncer – « la philosophie parlière ».
Je souhaite à votre oeuvre le succès qu’elle mérite amplement,
bien à vous et oui au plaisir de vous croiser.


Les personnages du roman réinventés par Reusser sont donc de jeunes acteurs dont les lignes sentimentales vont se croiser comme celles des personnages, en particulier dans des séquences du film dans le film qui apparaissent en noir/blanc. Marie et sa drôle de moto volante prennent vite la place principale à côté d’un duo qui reste un peu pâle. Autre personnage important, Alicia, l’épouse de Dan Servais, qui se rend compte que son compagnon est tombé ou sous le charme ou amoureux d’une jeunette. Le trio amoureux est reconstitué.

Le personnage principal, celui autour duquel tourne le tournage, c’est le metteur en scène, qui se livre à théories sur la présence d’une peau nue, mais aussi sur la différence entre les pixels du numérique et les vertus de l’argentique d’une pellicule. Sa complicité avec son opérateur laisse penser à un travail commun qui n’est pas à sa première expérience. Assez rapidement transparaît le fait que Dan Servais est le double du réalisateur. Et son opérateur a quelque ressemblance avec le Ciccio qui accompagna les premiers longs métrages de Reusser .Un brin de folie s’installe sur un film qui s’inscrit dans la lignée des «Grand soir» et «Seuls» dont le ton déjà existait dans un premier long-métrage aussi oublié que maudit, «Vive la mort». Dan se félicite-t-il vraiment de l’entière liberté que le producteur et mécène japonais

« Heute nacht oder nicht ». On va  prendre plaisir à parler gourmandise et cuisine, comme chez un autre amoureux de la table, Claude Chabrol. « Ma nouvelle Héloïse » s’inscrit assez bien dans la fraicheur du cinéma poétique et romand des années 70 du siècle précédent, comme un film de jeunesse parfaitement assumé.

Reusser est né au bord du Léman. Il a toujours su montrer le paysage dans lequel il sut trouver une certaine sérénité, le lac assurément, la plaine à l’embouchure du Rhône maintenant traversée par une autoroute envahissante, et la montagne toute proche devant laquelle le révolté se sentait à l’aise malgré la solitude. « Ma nouvelle Héloïse » est aussi une promenade dans un pays qui fut celui de Rousseau. Avec une sorte de complicité entre solitaires révoltés. Reusser est un tendre qui cherche à se cacher derrière un masque parfois provocateur.

III/ La faute à Rousseau

Je m’en veux un peu, en 2012, de n’avoir pas été très attentif aux nombreuses propositions faites autour du troisième centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Il est tout de même intéressant de rappeler qu’une carte blanche a été donnée à une cinquantaine de cinéastes pour très librement actualiser la pensée de Rousseau. La série a été initiée par le cinéaste Pierre Maillard et le Département cinéma/cinéma du réel de la HEAD de Genève, porté par Rita production. Dix de ces films ont fait l’objet d’une projection en nocturne sur la RTS entre minuit et une heure dans la nuit du 12 au 13 décembre 2012. Il y en eut pour tous les goûts.

Je n’ai ainsi pas raté ce qui était probablement une seconde diffusion, mais en me trouvant dans la position d’un spectateur qui ne sait rien d’autre que le titre de la série. A la fin de chaque document, un texte apparaît, dont les quelques minutes viennent d’être l’illustration. Ce choix signifie donc assez clairement que le spectateur pouvait se poser la question de l’origine du texte illustrant l’œuvre de Rousseau ou de la pensée sous-jacente. La série était destinée à un public de connaisseurs plutôt que de novices, en un parti pris compréhensible. La « complicité » avec les films eut été différente si la citation avait été mise au début ou si le visiteur avait une connaissance préalable de l’esprit de la série.

 

Mais la formule du titre, d’où tombe-t-elle ?

Gavroche dans « Les misérables » de Victor Hugo chante:

 « Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau
. »

Voltaire/Rousseau ? Une splendide querelle littéraire a souvent opposé les admirateurs du « divin Jean-Jacques » à ceux du « cynique Voltaire ». Dans un entretien avec une journaliste de la chaîne régionale « La télé », Francis Reusser rappelle en passant que sa précédente réalisation avait pour titre «Voltaire et l’affaire Callas », où il s’intéressait plus à Callas qu’à Voltaire. On aurait pu se demander s’il ne devait pas un peu de son approche à l’esprit de Rousseau. Et dans un élan de facile symétrie, on pourrait poursuivre en affirmant que certaines affirmations du cinéaste dans le film qui s’empare de « La nouvelle Héloïse » ont un petit coté ironiquement voltairien.

La présentation de « Ma nouvelle Héloïse » à Soleure, le dimanche 27 janvier 2013, permet de rappeler l’existence de ce film véritablement excitant pour un spectateur curieux. Mais, dans un mouvement qui s’éloigne de plus en plus du film et de l’anniversaire qui vient d’être célébré, j’ai envie d’en rester au plaisir d’une citation des délicieuses paroles d’une chanson anti-cléricale de Béranger qui furent publiées en 1834 :

« Si tant de prélats mitrés
Successeurs du bon saint Pierre,
Au paradis sont entrés
Par Sodome et par Cythère,
Des clefs s’ils ont un trousseau,
C’est la faute à Rousseau ;
S’ils entrent par derrière,
C’est la faute à Voltaire.
»

Après tout, dans l’entretien à « la télé » cité plus haut, mais aussi dans la bande de lancement du film, à la question :« Ma nouvelle Héloïse », est-ce un film d’amour ou de cul ? »on peut se demander si la réponse donnée :

« Les deux » ! est rousseauiste ou voltairienne ? Les deux, peut-être !!

Un dernier effet collatéral

Finalement, ceci encore. Les voyages en zig-zag sur internet autour de Rousseau et de son Héloïse m’ont conduit à retrouver des « conférences » admirablement télévisées tenues dans les années septante par un merveilleux et passionnant conteur, Henri Guillemin, dans son admiration lucide pour Rousseau…

Henri Guillemin

Henri Guillemin. né à Macon en 1903, mort à Neuchâtel en 1992

 

On peut le retrouver parmi les « archives » de la RTS. Aujourd’hui, il serait diffusé à 23h30 sur RTS 2. Hier, il avait presque droit au premier rideau !

Pour autant que ma mémoire point ne me trahisse!!

 Ces zigzags et dérapages sont donc inscrits dans le sillage de “Ma nouvelle Héloïse”. C’est la faute à Reusser !!

 

 

 

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