Alain Tanner, Frédy.-M. Murer, Claude Goretta et sept autres

Avertissement !

Les longs textes hérissent paraît-il nombre de lecteurs qui préfèrent lire des « brèves » nombreuses : cela vaut pour la presse écrite où la place est comptée. Mais sur la toile, point de restriction, la place est plus que largement suffisante. Toutefois, pour ne pas faire fuir le lecteur potentiel, voici des images légendées, mais aussi un texte en trois parties qui peuvent être (presque) abordées indépendamment l’une de l’autre. (fyly)

I / La collection

Apparition discrète, alors que le sport retient l’attention,  et bien tardive sur la RTS, aux alentours de 23h20, d’une collecion prometteuse et originale durant dix semaines, les jeudis du 21 juin au 23 août, composée de portraits de dix grands cinéastes suisses ayant tous connu des succès internationaux, suivis d’un film, sa  projection ainsi offerte en suissse romande aux noctambules plutôt qu’à un large public. Cette collection est le résultat d’une peu fréquente collaboration entre les studios de Lugano, Zürich et Genève, « convergence » mise en œuvre par la SSR-SRG nationale. Le cinéma y trouve place méritée après la littérature, la photo, le design et l’architecture ces dernières années.

Alain Tanner

Alain Tanner

La bande des dix

Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Soutter, Jean-Luc Godard sont les quatre romands de la dizaine, octogénaires ( Michel le serait lui aussi). Frédy M.Murer, Xavier Koller, Richard Dindo, Daniel Schmid ( lui aussi décédé) se sont exprimés à partir de la Suisse alémanique. Silvio Soldini est italianophone alors que Marc Forster est « hollywoodien » par sa carrière internationale. C’est un bon choix, parfaitement légitime.  L’âge moyen de l’ensemble se situe tout de un peu au-dessus des septante ans.

En 26 minutes, une réelle liberté d’approche

Quelques représentants de la génération des 40/50  ont été chargés de dessiner ces portraits. Jacob Berger interroge Tanner dans son bureau et l’accompagne dans une sortie en forêt (21 juin). Bela Batthyany revisite avec Murer des lieux de son enfance et de tournage de ses principaux films (28 juin),  Dominique de Rivaz accompagne Goretta en proposant une synthèse des petit et grand écrans à la démarche également créative en documentation et en fiction ( 5 juillet ). Emmanuelle de Riedmatten souligne avec élégance la discrétion poétique de Michel Soutter appuyée par Freddy Buache ( 26 juillet ). Ce sera chose curieuse que de découvrir Jean-Luc Godard comme co-réalisateur avec Fabrice Aragno faisant intervenir Jean-Luc Godard pour le portrait de… Godard (23 août). Témoignages et surtout extraits de films apportent informations, émotions ou souvenirs et forgent le plaisir de revoir ou de découvrir des oeuvres importantes. Ces quelques exemples montrent clairement l’assez grande liberté d’approche qui a été laissée aux portraitistes et à leurs collaborateurs, parfois plus jeunes.

Frédy.-M.Murer

Frédy.-M.Murer

II / Trois coupes transversales

Bien sûr, il serait possible de s’attarder sur chaque cinéaste associé à son propre film, avec  une « collection »  de texte durant huit semaines.  Mais l’occasion est belle pour survoler de petits sous-ensembles de films et de réalisateurs qui présentent des  points communs.

Renato Berta

Renato Berta, opérateur à la puissante carrière internationale européenne, est annoncé comme intervenant unique pour le portrait de Daniel Schmid. Normal : il a signé l’image de (presque ?) tous les films de Daniel Schmid. Sa complicité avec le cinéaste des Grisons était telle qu’il était devenu à sa manière une sorte de co-auteur de la magie du plus grand poète du cinéma suisse. Or Berta a aussi travaillé avec Soutter et Goretta, au moins une fois, et avec Tanner, pour une bonne demi-douzaine de ses films.

Renato dit Ciccio signa d’abord l’image de « Vive la mort » de Francis Reusser avant d’accompagner Tanner pour sa première fiction, « Charles mort ou vif ». Ces deux films s’inscrivirent dans le sillage de mai 1968. Mais alors que Tanner montrait la révolte d’un quinquagénaire, Charles Dé (François Simon), contre la société et lui-même, provoquant la réprobation de son fils qui voulait poursuivre sa réussite industrielle, Reusser accompagnait la révolte d’un couple de jeunes adultes pour accomplir la meurtre du père. Tanner fit une belle carrière internationale alors que le producteur de Reusser mit quelques années à se remettre d’un splendide échec commercial. Tanner avait mieux senti le malaise et l’élan des années 68 que Reusser.

Bruno Ganz

Bruno Ganz, le marin poète de Tanner déambule « Dans la ville blanche »

Bruno Ganz, le marin poète de Tanner déambule « Dans la ville blanche »

Jacob Berger, dans son voyage chez Tanner, a accordé une place importante à un film complétement inattendu tourné par le cinéaste qui fit de Lisbonne son vrai sujet, « Dans la ville blanche ». Le marin incarné par Bruno Ganz devenu en quelque sorte le double du cinéaste ( qui fut marin dans sa jeunesse ) sans qu’il soit nécessaire de s’expliquer sur cette transmission de sensibilité.

Or on retrouve Bruno Ganz dans le « Vitus » de Murer, ce grand-père au chapeau lancé par dessus la rivière,  apportant son soutien à son surdoué petit-fils, magnifique personnage qui a su incarner le souvenir du propre père du cinéaste.  Murer, dans « Ce nest pas notre faute si nous sommes des montagnards », un document et « L’âme sœur », une fiction, Murer est à la recherche de ses racines paysannes dans les montagnes de la Suisse centrale. Le lien du cinéaste avec ses parents et ses ancêtres est harmonieusement rude.

Le grand-père (Bruno Ganz) au chapeau, menuisier, et son petit-fils dans « Vitus » de Frédy.-M Murer

Le grand-père (Bruno Ganz) au chapeau, menuisier, et son petit-fils dans « Vitus » de Frédy.-M Murer

Pères et fils

Meurtre du père,  révolte d’un quinquagénaire, transfert sur un acteur de sa propre personnalité ou pour représenrter son propre père, voilà qui conduit aborder les liens d’une génération à l’autre.

Pour ses premiers films, Alain Tanner collabora avec l’écrivain, poète, critique d’art John Berger. Dans son film « Aime ton père », Jacob Berger règle son compte avec l’image conflictuelle d’un père surpuissant incarné par Gérard Depardieu, écrasant son fils fragile, joué par Guillaume Depardieu. Dans « La vallée fantôme », Jean le jeune assistant de Paul (Jean-Louis Trintignant), un réalisateur qui n’arrive pas à terminer son scénario, se révolte contre son ainé.  Mais c’est Jacob Berger qui joue le rôle de Jean. Et Paul pourrait bien devoir quelque chose à Tanner. Une scène de violent affrontement verbal est retenue dans le portrait de vingt-six minutes. Berger trace, plus ou moins clairement le portrait d’un de ses pères cinématographiques. Un peu compliqué, tout cela, rendant difficile de restituer au complet un puzzle aux pièces multiples. Mais il est évident que le cinéma de fiction n’est pas que de la fiction.

Claude Goretta

Claude Goretta

III / Tardive programmation en Suisse romande

On se croirait dans une soirée consacrée au football : pendant vingt-cinq minutes, on parle de la rencontre qui va suivre, autrement dit on présente le cinéaste et sa démarche avant de montrer l’un de ses films. Et c’est passionnant puisquî’il y a symbiose entre le portrait et le film, le premier permettant de mieux apprécier le second.

La collection composée de dix grands cinéastes prouve tout de même que les trois principales composantes de notre SSR-SRG savent parfois collaborer pour réussir une entreprise commune. Gaspard Lamunière est le responsable romand de la collection.

Par contre, chaque diffuseur a fait son choix pour la programmation. A Zürich, les portraits apparaissent le samedi vers 17h00. Au Tessin, ce sera pour portraits et films, la fin de soirée du jeudi dès 22h30. Les Romands, eux, attendront , le jeudi aussi, 23h30 pour les portraits, les films devenus ainsi « cinéma de minuit ». A tout le moins étonnante, cette programmation romance de certains des meilleurs films de la secondne montié du XXe. Des réalisateurs et films suisses sont traités comme les meilleures séries américaines, en nocturne, quand l’audience est naturellement faible. C’est le sort que l’on fait à un des rares efforts communs à la SSR-SRG de l’année. Hier, il y a très, très longtemps, « Charles mort ou vif », « La dentelière » oou « Les arpenteurs »  n’attendaient pas minuit. Dans le temps, la TSR était fière de ses collaborateurs qui formèrent en partie sous sa houlette le « Groupe des cinq ». Ainsi en est-il aujourd’hui…

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