10.05.2021 - Médiatic

«La langue constitue une partie de notre identité»

Pascal Crittin ©RTS/Laurent Bleuze

Interview de Pascal Crittin, directeur de la RTS, sur le langage épicène et inclusif à la RTS.

Le 10 décembre dernier, le Conseil de Direction de la RTS a adopté une «Charte pour un média de service public antisexiste et inclusif». Cette charte engage l’entreprise, collectivement et individuellement, que ce soit sur le lieu de travail ou sur ses antennes. Parmi les 21 engagements figure notamment: «A l’antenne, nous agissons en reconnaissant l’importance du langage épicène et inclusif et en l’introduisant progressivement, dans le respect des contraintes de chaque vecteur.»

Quelques mois plus tard, la RTS communiquait sur cet engagement et mettait à disposition de son personnel un guide du langage épicène et inclusif. Une annonce qui a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses questions parmi le public. Pour mieux comprendre cette décision et ses effets, nous avons sollicité Pascal Crittin, directeur de la RTS.

Au début de cette année la RTS a pris la décision d’adopter le langage inclusif et épicène sur ses antennes, pourquoi?

Cette démarche s’inscrit dans une politique globale qui vise à faire de la RTS une entreprise encore plus égalitaire et inclusive qu’elle ne l’est déjà, tant à l’interne en tant qu’employeur que sur ses antennes.

Cette politique nous a déjà permis d’atteindre des résultats importants. Nous avons reçu début 2020 la certification internationale EDGE pour les entreprises égalitaires et inclusives. D’après EDGE, la différence salariale femmes/hommes à la RTS est de 1%. 40% de nos cadres sont des femmes et 3 départements sur 7 dirigés par des femmes depuis 2020. Nous avons introduit le télétravail bien avant la crise pour permettre un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

Enfin, nous visons 50% de femmes « expertes » invitées dans nos émissions et nous sommes déjà à près de 40% à l’info, ce qui est beaucoup mieux que dans les autres médias. Dans ce contexte global, nous avons décidé d’aller encore plus loin et d’encourager les collègues qui le souhaitent à utiliser le langage épicène et inclusif.

Concrètement, qu’est-ce que cela va changer, que ce soit à la radio, en télévision ou en ligne?

On dira plutôt «Genève a élu Mme Fischer» au lieu de parler des Genevois. La RTS est avant tout un média de l’oral; et à l’oral, on n’entend pas les points médians qui font polémique à l’écrit. En ligne, c’est-à-dire à l’écrit, nous recommandons d’utiliser des mots pluriels ou épicènes (c’est-à-dire génériques).

Est-il également envisagé de modifier le nom de certaines émissions comme Les beaux parleurs ou Monsieur jardinier?

Pas pour l’instant.

Que répondez-vous à celles et ceux, notamment des politiques, qui qualifient cette initiative de militante, idéologique et n’ayant donc pas sa place dans un service public?

Personne n’a jamais taxé de militante la décision des universités et des administrations cantonales romandes qui toutes, sauf le Valais, ont fait le pas. Nous voulons respecter la sensibilité des personnes qui ne se sentent pas représentées par l’usage exclusif et neutre du masculin. Le service public s’adresse à tout le monde et pour cela, il doit veiller à respecter toutes les sensibilités et toutes les opinions.

A l’interne également, cette décision n’a pas toujours été bien reçue. Des journalistes ont même exprimé leur mécontentement publiquement sur les réseaux sociaux…

Tout cela est l’objet d’un malentendu, très vite dissipé lorsque je suis allé parler aux rédactions. Nous n’avons jamais édicté de directive, mais un guide. Personne ne sera sanctionné.

Qu’est-ce qui est fait pour accompagner l’utilisation de ce langage épicène et inclusif auprès du personnel de la RTS?

Nous allons organiser des conférences et des ateliers de sensibilisation à cette question, et trouver ensemble des solutions pragmatiques et naturelles.

Comment expliquez-vous que les réactions soient si vives et émotionnelles?

La langue constitue une partie de notre identité. Il est normal (et sain) que cela fasse débat. En même temps, la langue reflète la société et l’époque dans laquelle elle est utilisée. Pourquoi donc n’évoluerait-elle pas si la représentation de la société évolue ? Si au 17e siècle, les linguistes ont décrété que le masculin devait l’emporter dans l’usage grammatical, parce que c’était le genre dominant à cette époque-là, au nom de quoi cela devrait-il encore être le cas dans une société qui se veut égalitaire?

Texte: Propos recueillis par Vladimir Farine, paru dans le magazine médiatic 216 (Mais/Juin 2021)